J’ai rencontré Mamounia, tout à fait par hasard en novembre 2003. J’étais partie au Sénégal dans le cadre d’un voyage humanitaire pour la reconstruction d’une école. La petite fille avait quelques semaines et souffrait de la Malaria qui est endémique au Sénégal et tue 30 % des enfants.
Il faut savoir que 50 % des admissions à l’hôpital sont dues à la Malaria.
Quand j’ai appris que Mamounia était malade, je suis allée au dispensaire chercher de quoi la guérir. Ca ne coûte pas cher, me suis-je dit avec ma logique européenne.
Je ne comprenais pas le comportement des parents. Quel laxisme, quel désintérêt, me disais-je !
Au dispensaire local (dispensaire de brousse), j’ai acheté le traitement approprié et je suis allée l’offrir à la maman. Elle m’a accueillie chaleureusement.
Quelle ne fut pas ma surprise le lendemain d’apprendre qu’elle avait été le revendre.
J’étais offusquée !
En en parlant avec l’infirmier, il m’a expliqué que la plupart des parents pauvres font ainsi. Ils choisissent…ils n’ont pas le choix…il vaut mieux laisser partir un bébé que perdre un enfant plus âgé…
J’avais à ce moment le choix entre deux attitudes : laisser faire ou ne pas renoncer. Et quand je dis cela, ce n’est pas exact, j’avais un dilemme : celui de respecter le choix de la mère et agir suivant mes valeurs morales…Mais cette mère avait-elle réellement le choix…
Je suis allée acheter à nouveau ce produit et suis allée voir si la maman l’acceptait.
Je me suis assise à même le sol, près d’elle. Elle était en train de baigner l’enfant.
Cette jeune femme d’à peine 25 ans avait déjà 5 enfants et elle était la plus jeune des 3 épouses d’un mari qui m’a semblé si vieux.
.Votre navigateur ne gère peut-être pas l'affichage de cette image. La maman m’a donné le produit et j’ai moi-même soigné l’enfant. Sans se parler, j’ai compris que si je voulais que la petite soit traitée, je devais le faire moi-même. J’étais très mal à l’aise en repartant avec la bouteille mais quand je me suis présentée le lendemain matin, la maman de Mamounia m’a accueillie généreusement en me faisant visiter sa case. J’ai vu, j’ai assimilé, je n’ai plus jugé d’après mes valeurs qui me semblent toujours justes mais semblaient obsolètes. Elle m’a donné l’enfant et je l’ai baignée puis soignée et je suis repartie. J’ai fait ce rituel pendant tout mon séjour, tous les jours à la même heure et la mère m’attendait.
Votre navigateur ne gère peut-être pas l'affichage de cette image. Je m’appliquais à bien faire sous le regard de la maman. Mamounia a réouvert les yeux, ils étaient vifs et brillants. Mon travail était terminé.
Les photos ont été prises par une des filles de la famille. Pour l’anecdote, elle ne savait pas que quand on a fait une photo, il faut retirer son petit doigt du déclencheur, elle a vidé l’appareil et je dois avoir ce cliché une cinquantaine de fois…Ce n’est pas bien grave et je dirais même que ça n’a aucune importance vu la valeur du moment.
La mission était terminée, nous préparions le repas du soir pour l’au revoir.
Plusieurs femmes sont arrivées dans ma case et m’ont offert un cadeau. C’était un pantalon et une veste blancs. Je les ai enfilés, j’ai remercié, je ne comprenais pas.
Je me suis vaguement demandé si on n’allait pas tenter de me marier mais j’ai vite chassé cette idée saugrenue qui me fait encore sourire aujourd’hui.
Non, ça n’était pas ça…
Lors de la soirée, à un moment, j’ai vu la mère de Mamounia s’avancer au milieu de la petite place du village. Elle portait le bébé dans ses bras et solennellement me l’a offert. Elle voulait que ce soit ma fille, elle me demandait de repartir avec elle, de lui offrir une vie meilleure… Je suis incapable de me souvenir de ce moment fort, trop fort pour moi sans avoir les yeux humides.
Je n’ai pas tendu les bras…Timidement j’ai expliqué que je ne pouvais pas, qu’il y a la loi et que j’avais 3 enfants qui m’attendaient à la maison. Elle a souri et m’a demandé le nom de ma cadette, j’ai répondu Gabrielle. Alors elle a répondu devant les gens du village « Dès aujourd’hui, Mamounia s’appellera Mamounia-Gabriella » et mes yeux sont devenus encore plus troubles. Une vieille femme, probablement la grand-mère a demandé « Et comment s’appelle ta mère ? » Et j’ai dit « Denise » et elle a dit « Je m’appelle Denise à partir d’aujourd’hui et toi tu t’appelleras Awa et tu es de la famille Puy » et j’ai pleuré.
Votre navigateur ne gère peut-être pas l'affichage de cette image. Alors j’ai pris l’enfant dans mes bras. Et j’ai souri.
Aujourd’hui ma maman a rejoint l’Immense et peut être va-t-elle y croiser une « Denise » sénégalaise. Il n’y a rien de plus beau que la tendresse du choc culturel tel que je l’ai vécu sous le soleil africain où doit courir en riant, je l’espère de toutes les forces de mon rêve d’humanité, une petite Mamounia-Gabriella.
Smackinous,
Brigitte-Awa
(Awa, ça veut dire Eve)
Brigitte Guilbau
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